« Des mots magiques, des mots tactiques qui sonnent faux » *

Le but des quelques lignes qui suivent n’est ni de railler l’« engagement » politique, ni de brocarder telles ou telles initiatives, et encore moins de minimiser les victoires collectives contre le patronat. Il s’agit de remettre en question quelques concepts ambigus qui entretiennent les logiques de dominations, de refuser les principes partisans obsolètes qui segmentent les luttes, bref de préparer le grand dépoussiérage de printemps.

Les gesticulations électorales se répètent rituellement. Les candidats revêtent leur ensemble de commis-voyageur, réajustent leur coiffure, se mouchent et clament leur innocence, pardon, leur sens incorruptible du service. Bien que l’indifférence face à cette comédie soit prophylactique, il faut reconnaître que ces simagrées ont une autre saveur dans le cas d’élections municipales : ici, le mandat récompense une liste de personnes vivant à proximité et qu’il n’est pas impossible de croiser en allant à la boulangerie le dimanche matin.

Pour un militant, c’est le premier trophée accessible dans ce safari politique auquel il a souscrit en adhérant à un parti. Le « militant » c’est la ceinture blanche de la politique, l’attribution des grades demande par la suite une compétition acharnée au sein du parti et nécessairement entre les partis.
S’arrêter un instant sur cette figure anonyme, mais si proche et incontournable de l’activité politique révèle certains principes qui ont tendance à estropier, dans cet univers impitoyable, les volontés émancipatrices individuelles.

Le militant légitime le système de dominations

Voter à genouxQuelles qu’en soient les raisons, il y a deux chemins pour « entrer en politique » : le militantisme comme ascension lente, souvent limitée, bien que méritante au sein d’une bureaucratie, ou alors la voie des seigneurs, de ceux qui font les bonnes études pour occuper des hauts postes dans les institutions d’Etat et pour exercer les fonctions décisionnelles dans les appareils des partis. Ces deux trajectoires, pas nécessairement exclusives l’une de l’autre, impliquent des distinctions entre les « camarades », lesquelles alimentent et sont alimentées par les hiérarchies.

En effet, même à vouloir abolir le pouvoir en le gagnant, un seul « représentant » est institué finalement, par le jeu des élections. Par principe un représentant a des pouvoirs que les « représentés » n’ont pas, et, dans la vraie vie, très peu de responsabilité – sinon on parlerait de mandat « impératif ». Autrement dit, malgré toute sa bonne volonté et son réel amour de la démocratie, le militant, vertueuse petite main qu’il est, légitime et renforce par son efficacité professionnelle les systèmes de domination en place.

L’autorité est polymorphe. L’ordre hiérarchique n’est pas uniquement coercitif : être dans le rang, c’est également devoir se fader des apparatchiks qui confisquent la parole aux ouvriers (témoins – car acteurs !!! – des luttes contre les « plans sociaux »), et qui monopolisent la scène pour parler d’eux-même et des élections, parce que de toute façon ils n’ont pas grand chose à penser du travail salarié…

Les partis, des industries comme les autres

Pourtant les similitudes entre l’entreprise et le parti sont nombreuses. Principe de subordination, système de compétition, motivation par des récompenses1, et répartition et hiérarchisation des tâches – donc des exécutants – sont les règles communes.
On notera même l’externalisation hors des partis des questions qui ne relèvent pas directement de la stratégie électorale : elles sont déportées dans des collectifs ou dans des associations : anti-sexisme, anti-fascisme, etc. Les partis ne sont au final que des industries comme les autres : leur fond de commerce est d’entretenir la croyance qu’ils sont les seuls endroits légitimes pour agir politiquement. Ils subsistent grâce au volontariat des militants, ce qui distingue les premiers secrétaires des patrons toujours obligés de payer un minimum leurs employés ! Et en cas de licenciement, pardon d’exclusion, il n’y a ni indemnité, ni chômage.

Le parti c’est le lieu qui achève celles et ceux qui n’ont pas été totalement essorés par le travail salarié, et les élections c’est le processus qui consacre ce système.
Car pour gagner il faut travailler dur, être précis, rapide, concis, le calendrier ne souffre aucun délai dans la course aux mandats. L’assimilation de nouvelles techniques, du langage cabalistique inhérent et l’incorporation de codes sociaux spécifiques sont vitaux. Ainsi le spécialisme entérine la scission avec « le citoyen qui n’est pas conscient qu’il en est un », avec ceux qui pataugent dans « une grande confusion politique et/ou idéologique ».

Si les partis sont accessoirement des machines à détruire les individualités, ils sont avant tout les défenseurs de l’idée que la politique est une histoire de professionnels, c’est-à-dire que la plèbe n’a qu’à voter et se taire.

Lors d’un débat public récent, une voisine communiste, me demandait, en aparté et avec la bienveillance qui caractérise les nostalgiques du rideau de fer, de « préciser ma pensée et de développer davantage mes solutions », car ma participation à la discussion lui semblait floue et anomique. Avec l’à-propos que permet le recul et l’écriture, je suggérerais comme mesure d’urgence aux militants des partis de commencer par envoyer leurs cadres aux prud’hommes.
Une fois ce premier jalon émancipateur posé, ils n’auront plus qu’à déchirer leur carte du parti, brûler celle d’électeur, abandonner leur soldatesque vêture et venir courir librement avec nous dans les grands champs multicolores et infinis de l’anarchie !

Bernoine

* Parole, parole… composée par Gianni Ferrio et écrite par Leo Chiosso et Giancarlo Del Re.

NOTES

  1. La possibilité de siéger au conseil municipal, donc de toucher des indemnités, y compris en cas de défaite électorale est fonction de la position du candidat sur les listes municipales : la désignation des places relève de l’adoubement.