Hé, Maurice ! T’en penses quoi ?

Maurice doit opiner. Après s’être acquitté de sa servitude quotidienne, il papote avec ses collègues autour d’une bière et doit confectionner, en le justifiant, un point de vue sur l’exécution des journalistes de Charlie Hebdo. L’événement est trop important pour qu’ il puisse ne pas avoir et émettre un avis. En tant que citoyen de la démocratie d’opinion, Maurice est assujetti à la production routinière d’avis qu’ il est sommé de répandre au grès de ses interactions sociales. La dette publique, les relations amoureuses de ses proches, la morale du film « Intouchables », les drônes, la Chine, il doit obtempérer aux emprises inquisitoriales de prospection généralisée des jugements : appréciations psychologico-morales sur la distribution des responsabilités d’un couple qui se sépare, analyse bariolée des méfaits de la mondialisation et pléthore d’autres considérations sur des sujets auxquels il est conjoncturellement imposé de penser. Alors que la concurrence entre marchands d’ informations contribue à baliser l’espace du pensable, l’ interrogatoire institutionnalisé (scolaire, médical, bureaucratique, etc.) comme outil de classement et de hiérarchisation des individus structure l’économie des échanges verbaux ordinaires. L’ imposition des questions légitimes s’accompagne d’une injonction à répondre. Acclimaté à l’état de consultation permanente du peuple par les ingénieurs démocratiques, experts ès sondages, il a l’habitude de répondre à des questions qu’ il ne se pose pas. Épisodiquement interrogé sur ses préférences politiques, l’électeur Maurice doit parfois produire un semblant de participation sous forme de bulletin de vote afin de départager les groupes de la classe dominante en concurrence pour l’accès aux postes de pouvoir. Quand il y consent, politologues et autres commentateurs autorisés lui fournissent des explications sur le sens profond de son geste les soirs de parades électorales et l’aident à mieux se comprendre. Comme lui, les Français pensent que […] . Mais lui pense plutôt au délabrement de ses conditions de travail, à l’ inutilité sociale de son activité et à la noirceur de son horizon mental. Et il se souvient d’ailleurs avoir lu, quelque part, que la séquestration des patrons constituait, il n’y a pas si longtemps, un moyen d’expression reconnu pour résister à la violence de l’aliénation quotidienne.

Emile