Le Lion Noir

Comme une odeur de soufre

1932. Une bombe explose dans le vieux corridor de la littérature, l’ébranle. Un manuscrit bien singulier, épais comme l’épiderme d’un pachyderme, et dont les pages sont attachées cahin-caha par quelques pinces à linge, tombe sur le bureau d’Eugène Denoël. Voyage au bout de la nuit . Pas de nom, pas d’adresse, juste un style, un style… éruptif  ? tempétueux ? Innommable. C’est une âme torturée qui hante ces pages, qui crie sa détresse, qui a mal aux autres, une âme bénie, une âme maudite jusqu’à la fin des temps. Louis-Ferdinand Destouches, voilà le coupable. Le rejeton de Marguerite Guillou et Fernand Destouches pousse son premier vagissement à Courbevoie, au bord de la Seine, le 27 mai 1894.
La petite famille rejoint le passage Choiseul, lieu célèbre présent dans le deuxième roman de Louis-Ferdinand Destouches dit Céline (Mort à crédit, 1936) dans lequel on le retrouve sous le nom du «  Passage des Bérésinas  ». Petit, déjà, il baigne dans les vociférations anti-franc-ma-çonnes et antisémites de son père. Deux pieds dans lamouise, en somme.
Le 28 septembre 1912, Louis-Ferdinand s’engage à l’armée et intègre les quartiers de Rambouillet le 3 octobre. Le 12 ème Régiment de Cuirassiers. Le 12 ème Cuir’ ! Lui, jeune et modeste parisien de banlieue se retrouve bazardé au sein de la guilde «  des purs cons  » [1]. Il est nommé Maréchal des logis en mai 1914. Le mois d’août montre son gros nez rouge et brûlant, août s’amène avec Mars, pas le mois non, le dieu de la guerre, plus farouche, plus belliqueux que jamais, la bave aux lèvres. Abattez-le, c’est la rage. Les petits soldats de plomb vont donc à la mort comme des braves. Les cavaliers du 12 ème Cuir’chevauchent dans la boue mortifère de ce Verdun d’Eden où le sifflement des balles a remplacé celui des oiseaux. En Flandre, lors d’une mission, un obus éclate – la routine, dira-t-on – Destouches est projeté contre un arbre, ce qui lui vaut une commotion cérébrale. Il se remet en selle, poursuit sa route mais le sort s’acharne et une balle l’atteint au bras droit, fracturant l’os. Résultat  ? « névrite et invalidité partielle du bras droit ; vertiges dits « de Ménière » et bruit en permanence dans l’oreille » [2] . Cet accident n’est bien sûr pas étranger à la petite musique de la flûte enchantée célinienne.

Le style de Céline est la résonnance d’une bombe dans le crâne d’un homme, un acte manqué à l’effet papillon.

« Je possède encore moi tout seul une volière complète de trois mille cinq cent vingt-sept  petits oiseaux qui ne se calmeront jamais… C’est moi les orgues de l’Univers… […] Je  fabrique l’Opéra du déluge. » [3] Un opéra qui retentit dans notre propre crâne. Le petit Destouches a grandi, la guerre l’a adoubé, l’a fait devenir homme – un mec, un vrai  ! L’écriture devient un douloureux remède. « Penché sur ses papiers, il avait l’air d’un vieillard, tout en lui avait l’air vieux, et je me disais : Est-ce-bien Louis ? […] Il vous fixait avec sur le visage un air désespéré qui vous donnait envie de pleurer. » explique Elizabeth Craig, épouse de Céline à l’époque de la rédaction du Voyage. Il affirme qu’il faut mettre «  sa peau sur la table  » pour toucher la transcendance du doigt comme d’autres touchent leur lune.

1932 : édition de Voyage au bout de la nuit

A son tour, c’est sa vengeance, il largue son désespérant obus dans le champ littéraire. Un champ sec, atmosphère caniculaire. L’incendie prend… sur le champ. Voyage au bout de la nuit est une salve d’injures, d’invectives lancée à la tête des conventions, des bien-pensants. Tout est écharpé, le langage, les codes romanesques de l’époque mais aussi la belle morale bourgeoise. Ça a commencé comme ça, phrase qu’on ne présente plus, qui entame ce Voyage singulier, deux «  ça  » balancés à la tronche de la belle langue, de la langue du «  cela  ». Le Ça freudien prend la plume. Un homme en marge, qui n’a «  jamais rien dit, rien  », se lance à corps perdu dans la rédaction d’un pavé  ! Bardamu est un Céline exacerbé, un Céline à jamais changé par la guerre, un Céline qui a vu l’hideuse gueule de Mars. Bardamu, personnage principal, est «  tout à fait lâche  » – comme l’affirme Lola, l’une des nombreuses conquêtes du malheureux -, traumatisé par le front, pacifiste par extension, cynique, antipatriote, anti-con, révolté mais pourtant plein d’une sorte d’amour qui ne veut pas jaillir, dont la source est bloquée par le rocher de Sisyphe…

Le nez dans le ruisseau

Bardamu est du côté de la misère. Peu d’hommes trouvent grâce à ses yeux. Sauf Alcide, un sergent d’Afrique qui s’use, se tue à la tâche sous un soleil terrible à la poigne de feu pour financer les soins de sa nièce souffrant de paralysie enfantine. Bébert, un adorable gosse emporté par la typhoïde malgré les efforts du docteur Bardamu. Et, la troisième force de cette sainte trinité, Molly, une américaine, un ange aux jambes nobles de danseuse, un être éthéré, un phénix au milieu des dindons, une Calypso bienveillante désireuse de sauver le naufragé mais celui-ci aspire à autre chose  : retrouver une étrange Pénélope, la vie, fieffée salope. Une vie de misère en banlieue parisienne, à soigner les autres et à les voir mourir aussi.
Voyage au bout de la nuit , avant d’être un bras d’honneur, est un bras de fer entre Eros et Thanatos, entre les pulsions freudiennes de vie et de mort. Le twist final se déroule dans un taxi. A l’extérieur : le déluge, à l’intérieur, idem. Un homme et une femme qui se déchirent jusqu’au coup de feu de La Madelon, ex-compagne de Robinson. Celui-ci est le double noir de Bardamu, une ombre qui ne lui lâchera pas les godasses, tout comme Bardamu est le double de Céline. Céline, Bardamu, Robinson ne croient plus en la pulsion de vie. Y compris en politique. Les dominants sont des asservisseurs et les dominés des dominants en puissance  ! Les révoltes, les révolutions ne sont que des périodes de changement de capitaine. Les philosophes des Lumières ? Juste des bobos désireux de précipiter ce changement, de nettoyer le pont pour le salir autrement. Après la Révolution, les nouveaux privilégiés, les nouveaux riches sans noblesse, s’installent confortablement sur le tas d’or qui leur appartient désormais pour ne plus jamais lever leur croupe. L’impôt du sang ? Terminé. Le pauvre s’amuse tellement à la guerre, autant le laisser y aller. Merci Diderot ! Merci Voltaire ! Et pi Rousseau  ! Et les autres aussi. Soudain le portrait de Diderot par Van Loo reçoit la giclée brunâtre d’un enfiévré. Ça fait tout drôle ! L’avatar noirci de Céline a une dent contre l’argent, contre le pouvoir, contre le capitalisme.

Le partage, voilà ce qu’il désire par-dessus-tout. Le partage et la paix.

L’enfer est pavé de bonnes intentions.

Damnatio memoriae

Le cœur plein de rouge, Céline voyage jusqu’aux terres du socialisme  : l’URSS. Nous sommes en 1 936. Les capitalistes semblent bien pâles à côté de ces petits pères dégueulasses ! Les premiers, au moins, ne prennent pas la peine de mentir sur une prétendue « égalité ». Les seconds, en URSS, c’est du caviar plein les trous de nez qu’ils vous parlent d’abolition de la propriété privée ou pire : de bonheur. Pour Céline, la majorité des membres du Parti communiste en URSS sont d’origine juive et, pour ne pas arranger sa paranoïa, à la même période, Léon Blum est élu Président de la République française. A son retour, il rédige un tout petit pamphlet  : Mea culpa , radicalement anti-communiste, plus rageur et désespéré que jamais. Ci-gisent les espoirs de Céline. Ci-éclosent les idées antisémites. En parallèle, Mort à crédit roman narrant l’enfance de Ferdinand est un échec commercial. L’œuvre est violemment attaquée par la critique. La poudrière n’est plus dans les Balkans mais dans la caboche célinienne. Définitivement, il se vautre dans l’antisémitisme et danse avec les porcs. Le juif célinien n’est même plus le coupable éternel, le déicide, il est surtout le représentant de l’argent roi, du capitalisme tentaculaire, il est le lâche possédant qui commerce pendant que les autres pactisent avec la mort sur les champs de bataille de 1 4. Voilà ce qu’est le juif fictif contre qui lutte Céline, l’épouvantail qu’il faut morigéner, sacrifier même, pour que les oiseaux se remettent à chanter. Il se lance dans la rédaction d’autres pamphlets.

Des pamphlets violemment antisémites  : Bagatelles pour un massacre (1937), L’école des cadavres (1938), Les beaux draps (1941). Céline hurle avec les loups.

L’auteur de Voyage au bout de la nuit s’est recroquevillé dans la peur, la peur d’une nouvelle guerre plus massacrante que la première, une guerre « anti-aryen ». Quelle ironie tragique… Céline poursuit sa route, seul, délibérément seul car attirer les foudres de la société lui donne enfin une raison de divorcer avec elle. Il est las, titubant sur des chemins désolés, psalmodiant imprécations, vociférant injures, susurrant maux d’amour, pansant blessures. Les siennes. Les nôtres.
« J’avais de la peine, de la vraie, pour une fois, pour tout le monde, pour moi, pour elle, pour tous les hommes. » confie Bardamu lorsqu’il quitte son salut, sa lumière  : Molly. Sous ses pieds, il le sent, s’ouvre une béance qui ferait passer l’Enfer pour un Paradis…
A côté de ce Christ loufoque, de ce Judas hébété, l’épée à la hanche, le pétard dégainé, Mars se remet en route. Bien décidé à faire mieux, beaucoup mieux que la fois précédente. Au bout  ? Un ballet sans musique, sans personne, sans rien…

ACHÉRON

1. Propos tiré de la lettre à Roger Nimier de 1 950
2. Céline, Henri Godard p. 68
3. Louis-Ferdinand Céline, Mort à Crédit , édition Gallimard
(1952) p.39