La cité des anges. Gigantesque mégalopole cosmopolite bâtie sur une sorte d’autre Lune divaguant autour de la Terre. Tous les anges, de tous les états angéliques cohabitaient dans cette mirifique cité. Peau brune, peau pâle, tout un pot-pourri d’anges aux origines diverses.
Pas un hic à l’horizon. Les Anges bruns désiraient devenir blancs, signe de réussite sociale, de bonne santé physique, morale et financière et les Anges blancs souhaitaient brunir toujours plus, signe de réussite sociale, de bonne santé physique et financière. Beaucoup d’anges rusés avaient fait fortune dans les solariums et dans la vente de crèmes blanchissantes plus ou moins efficaces.
Apparence était le maître mot sur son arbre perché. Pas un seul ange dans la Grande Bibliothèque de l’Univers, tous cherchaient à obtenir le dernier gadget à la mode dans les titanesques galeries marchandes. L’argent faisait le bonheur. Ville idéale.
Bien sûr les anges avait un chef. Son palais était reconnaissable entre mille_: c’était une statue d’albâtre le représentant nu, assis sur un trône d’or massif. Cette première merveille du monde mesurait plus d’une quarantaine de mètres. Lorsque l’on se trouvait face à cette bâtisse, de somptueux escaliers de marbre menaient directement à deux portes situées au niveau de l’Organe et remplaçant ce dernier. A la cime de cette construction divine, dans la caboche d’albâtre_: le grenier, le comble où étaient entreposées les pacotilles oubliées.
Ce chef s’était imposé naturellement, par la force du darwinisme, le plus vigoureux, le plus riche et le plus égocentrique, surtout. Tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes jusqu’à ce qu’un idiot fasse des siennes…
Un jour, un ange étrange prit conscience de l’absurdité qui palpitait dans cette cité comme un cœur malade, souffreteux. Ce n’était plus une communauté d’anges mais… Les anges n’avaient jamais été aussi seuls, aussi stupides et finalement aussi malheureux qu’à cette époque. En se tournant vers soi, l’ange se racornissait comme un livre jeté dans les flammes.
Une vieille fable avançait que les anges des temps perdus pouvaient voler, pouvaient déployer de grandes ailes blanches pour se déplacer comme le cygne sublime. Ces pathétiques ailettes noires, atrophiées et couvertes d’eczéma des anges d’aujourd’hui n’étaient plus que l’ombre d’elles-mêmes. Le cygne avait perdu ses plumes, son faste, son goût, bouffé par son cygne noir intérieur, par son vautour intime.
Cet ange illuminé prit donc le chemin de la Grande Bibliothèque. On ne le remarqua pas, petit être insignifiant qu’il était. Il se mit à lire, il se mit à rire et à pleurer… à réfléchir. Au fil des jours, alors que les cornes du chef suprême de la cité des anges croissaient incroyablement, les ailes de l’ange révolté faisaient de même, guérissant, grandissant tant et si bien qu’un bref mouvement involontaire le projeta dans les cieux. Les charognards de la cité croassèrent, apeurés, scandalisés de voir cet ange si… beau… si… libre.
Le rugissement du chef de la cité des anges parvint jusqu’à leurs oreilles. Il jaillit de son palais, misérable éjaculé par les portes blanches, et se jeta sur l’apostat d’un bond de crapaud, faisant frémir ses ailes kystiques. Un interminable et éprouvant duel débuta. Le chef s’accrochait aux jambes du rebelle, les lui mordait, les lui tordait, les lui griffait. De chaque entaille de l’ange déchu coulait une lumière aveuglante. Le savoir ne lui servit à rien. La haine du chef suprême avait anéanti son esprit, ses coups déraisonnés étaient imprévisibles, faisaient grailler l’ivraie à son ennemi juré. Profitant de l’hébétement du zélé, Chef le saisit par les cheveux et le lança de toutes ses forces démentielles. L’ange partit comme une comète et s’écrasa sur Terre, de cet impact fleurit l’Enfer. Cet ange, cet autre Lucifer, jura de prendre sa revanche. Mais n’ayez crainte, dans toutes les genèses, Dieu gagne toujours.

Achéron