Pour une nouvelle politique du logement

Par un après-midi ensoleillé, quelques badaud-e-s modestement endimanché-e-s, dont je suis, se languissent dans les vertes herbes du parc du château de Versailles. Les conversations vont bon-train, et je scrute les passants dans l’espoir médisant de repérer la plus nombreuse des familles nombreuses. Pris d’une soudaine agitation au tournant d’une discussion, je lance négligemment cette grossièreté : «il faut raser le château de Versailles». Le surgissement intempestif de gris nuages, l’ébullition mousseuse de ma bière et les regards désapprobateurs de mes camarades m’avertissent immédiatement du dérapage ordurier commis. Une discussion s’engage sur mon ressentiment supposé auquel j’oppose alors la complicité inconsciente de mes camarades au maintien de l’ordre social.

Il serait loisible de débattre de la rentabilité économique d’une telle entreprise culturelle, comme tout bon père de famille raisonnable rompu aux responsabilités graves de ce monde, de se gausser avec une mauvaise foi certaine des récentes querelles concernant la représentation géante, scandaleuse pour les uns, avant-gardiste pour les autres, d’un royal vagin dans les jardins du château, ou bien encore, de la très relative fonction pédagogique du bâtiment fait musée. Mais le plus surprenant reste sans nul doute la spontanéité affichée pour défendre cette noble institution sociale qui participe, encore aujourd’hui, à imposer la grandeur  symbolique d’un groupe social, l’aristocratie, dont les intérêts divergent pourtant fortement de ceux de mes contradicteurs, et qui parvient à se reproduire en s’unissant aux fractions économiques de la grande bourgeoisie. Mobilisés au sein des Amis du château de Versailles, association favorisant l’ intégration de différentes fractions de la classe dominante, ces protecteurs des vestiges architecturaux d’un ordre ancien contribuent à perpétuer la grandeur passée de l’aristocratie en consacrant sa domination symbolique dans l’Histoire de France.

En imposant et en universalisant un arbitraire culturel ainsi que les schèmes de perception de cet arbitraire, le système d’enseignement permet l’acceptation tacite des logiques sociales de cette domination symbolique. Méconnue comme pouvoir mais reconnue comme légitime, l’inculcation scolaire d’une culture nationale produit cette impulsion à nous faire complice de la violence symbolique qui s’exerce sur nous[1]. Si la surveillance policière (et militaire) encadre efficacement les velléités subversives, notre acceptation doxique du monde demeure le plus sûr verrou de nos prisons.

Emile

1. Pierre Bourdieu, LoïcWacquant, Invitation à la sociologie réflexive, Paris, Seuil, 2014 [1992] , p. 221 -222