Au sein des mouvements sociaux, des camarades expriment souvent leur volonté d’un mouvement totalement pacifique pour ne pas être « décrédibilisé.e.s » parles médias. Ce genre de souhait est le produit de deux discours nuisibles sur les mouvements sociaux : le discours médiatique sur la violence, et son corollaire, le discours militant sur la non-violence.


La neutralité politique n’existe pas. Toute représentation du réel est nécessairement orientée par les idées sur lesquelles elle se base. Les médias de masse appartiennent tous à de grand.e.s actionnaires et sont des entreprises, le point de vue qu’ils présentent est donc néolibéral(1). Il en découle logiquement que tout mouvement social tentant de s’opposer à des politiques néolibérales est toujours présenté de manière péjorative par les médias de masse. Ils en arrivent à utiliser des éléments de langage qui déforment notre perception. Le « casseur » est une figure médiatique qui permet de masquer le fond du sujet. Au lieu de parler des revendications réelles de la lutte en cours, l’attention du spectateur ou de la spectatrice est détournée vers un « débat » sur la légitimité ou non de la violence en manifestation. « Débat » avec de gros guillemets, l’issue en étant déjà déterminée par le simple choix du mot péjoratif « casseur ». Cela se base sur une fausse opposition : celle des gentil.le.s militant.e.s politiques et syndicaux.ales contre les méchant.e.s extrémistes. Il y aurait alors des bon.ne.s et des mauvais.e.s manifestant.e.s. Les médias ne parlent pas des raisons qui causent la lutte mais font une leçon de morale.


Cette division purement morale entre « casseurs » et bon.ne.s manifestant.e.s est relayée par un discours déjà présent dans les mouvements sociaux. La dénonciation de la lutte « violente » a un complément, le discours sur la non-violence. La non-violence n’est qu’une posture morale idéaliste qui considère que l’idée de violence est mauvaise par essence et qui refuse de la reconsidérer. Comme souvent avec les postures morales, la non-violence cultive un idéal de pureté individuelle, elle permet de se déculpabiliser de sa participation à des systèmes de domination. Souvent, les organisations qui cherchent leur propre développement avant la lutte surfent donc sur la popularité de la non-violence. Elles assurent leur publicité par la non-violence, qui révèle ici sa vraie nature. La posture non-violente est un produit politique, une simple marchandise.


Mais qu’est-ce que la violence ? Ces discours marchands ne parlent que de violences physiques sur des bâtiments ou des personnes causées par des manifestant.e.s. Pourquoi ne jamais parler de la violence sociale causée par le capitalisme ? Selon une étude du Conseil Économique et Social, chaque jour, en France, une personne se suicide à cause de ses conditions de travail. La souffrance au travail, le chômage et la misère sont infiniment plus violents que la manifestation la plus sauvage et émeutière. Les manifestations à tendances émeutières ne sont qu’une réaction face à la violence sociale. « Le droit de vivre ne se mendie pas, il se prend »(2), et l’État et les patrons ne donneront pas la liberté et l’égalité parce que les manifestant.e.s les demandent gentiment. Pour faire céder l’État, il faut renverser le rapport de force qui lui est actuellement favorable. On ne peut contraindre l’État par de simples vœux pieux.


Nous, libertaires, sommes contre toute forme d’autorité notamment au sein des luttes. Une manifestation est une action collective certes, mais chacun.e est libre d’y exercer la violence ou pas selon son ressenti stratégique et son éthique. Nous sommes pour la diversité des tactiques, c’est-à-dire pour la solidarité au sein des luttes anticapitalistes. Cette solidarité est primordiale pour créer une convergence des luttes, et qui sait, une grève générale !


Millet et Alcibiade


(1) S’il existe des différences entre ces médias, tous restent dans le même carcan libéral, tous défendent la croissance, donc la nécessité d’enrichir encore plus les patrons. (2) Citation du cambrioleur anarchiste Alexandre Marius Jacob.